(test) critique maisonneuve

 

 

 


C.M. – 1998


En 1954, le lundi de Pentecôte, croquant une pomme préalablement enduite de cyanure, Alan Turing se suicide à 42 ans ; la veille encore, il travaillait comme chaque semaine sur l’ordinateur de l’université de Manchester, un des deux spécimens existant alors. Dès le premier article de logique formelle paru en 1934, en concevant ensuite la fameuse machine à décrypter qui assurera aux services de renseignements alliés la suprématie durant la seconde guerre mondiale, en élaborant enfin pour la revue « Mind » en 1950 un « jeu de l’imitation » qui fonde les principes de l’intelligence artificielle, il avait contribué à créer la cybernétique. Quant à la pomme croquée, l’industrie informatique lui a donné la fortune que l’on sait comme un hommage posthume à celui qui a permis les ordinateurs.

Le progrès dans la compilation des données, grâce à la miniaturisation des transistors, caractéristique majeure de cette discipline tout entière tournée vers l’efficacité, devrait pourtant s’arrêter, nous dit-on, aux environs de 2010. On aurait alors épuisé les possibilités offertes par les connaissances de la physique moderne, dans le domaine des applications technologiques, bien loin de la mise en marche, en 1948, de la « machine-bébé », ce gigantesque ensemble de 12 consoles emplissant une pièce entière et pour le fonctionnement duquel le moindre insecte un peu aventureux constituait un péril.
Entre les deux si peu de temps a passé… Mais une révolution s’est opérée grâce à une mutation considérable dans la conservation des données et la transmission de l’information. La « Galaxie Gutenberg » a sans doute laissé place à la « Galaxie Marconi » puisque nous percevons quotidiennement notre environnement planétaire comme un « village global », ainsi que l’avait prédit Marshall Mc Luhan. Cette perception n’atteint pourtant guère la réalité au-delà de la surface des images. C’est plus radicalement qu’opère la transformation, décidant plus résolument de notre rapport au monde.

La cybernétique gouverne les choses et les êtres, ainsi que l’étymologie grecque, « kubernêtike », nous le rappelle. Cette science des mécanismes régulateurs, des servomécanismes, cette science relative aux communications, à leur régulation, a engendré des machines puissantes dont l’efficacité extraordinaire, les capacités gigantesques se sont approprié l’espace en définissant un temps qui leur est propre.

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Produits de ce qu’on a pu désigner comme une seconde révolution industrielle, elles ont imposé leurs performances en affrontant des problèmes complexes dont la résolution s’était toujours appuyée sur l’exercice d’une intuition fragile. Connaissance délivrée de toute subjectivité, méthode rigoureuse d’investigation grâce à un traitement strictement logique, rapidité et efficacité de ce traitement et de la conversion des données du fait de l’utilisation d’un langage de type algorithmique : c’est le triomphe d’une rationalité opératoire qu’on est dès lors conduit à envisager comme la forme la plus accomplie de l’intelligence d’un monde dont rien ne semble devoir maintenant résister. Les sociétés humaines ne peuvent qu’en être transformées puisque l’automation de nombre de tâches modifie de façon définitive le travail en recomposant les rapports de production et, conséquemment, les relations de ceux qui forment la cité… A tel point que le problème de la spécificité de notre espèce ne peut manquer de se poser : les machines s’étant emparées de la pensée, on peut très simplement supposer que toute pensée fonctionne à la manière de ces machines. Plus performantes, elles relégueraient les humains au rang de copies imparfaites et malhabiles.
Cette mise en péril de l’humanité par les automates qu’elle a inventés est devenue très vite un thème central de la science-fiction mondiale : la cybernétique, en créant l’univers nouveau dans lequel il nous faut vivre désormais a renouvelé ainsi une partie de notre imaginaire.

 

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Dans cette trame que construit la circulation des informations codées, dans ce dialogue croisé des ordinateurs, ce tissu impalpable du maillage informatique, une cosmographie se dessine aux contours inconnus, aux reliefs improbables, aussi difficile à saisir qu’a pu l’être aux regards ou à la conscience même de l’homme de la Renaissance la planisphère qui nous est aujourd’hui familière. Le réel concret, celui qui s’éprouve quotidiennement, qu’on explore maladroitement au fur et à mesure d’expériences incertaines et de savoirs éprouvés, semble s’effacer au profit de la construction virtuelle qu’imposent des outils cybernétiques devenus quasi autonomes. L’environnement de chacun n’est plus mesuré par les sens, il est produit, comme un objet, par une technologie dont la maîtrise, sinon l’usage, est inaccessible à la plupart …
Pourtant, si tout cela est vrai, c’est aussi trop simple ; la cybernétique n’annonce ni la fin des temps ni la fin de l’histoire ; elle oblige certes à repenser ce que nous sommes, à redistribuer les tâches et les savoirs, à repenser vitesse et communication, mais elle permet aussi de discerner des lignes de fuite invisibles avant elle. Face à ce qu’elle a de pire, le contrôle immédiat des activités et déplacements de chacun, qu’elle rend possible ou probable, des formes ludiques de son appropriation apparaissent, bien différentes des jeux programmés à la consommation desquels se résume le plus souvent l’usage des ordinateurs familiaux.

Paradoxalement ludique, le terrorisme des « hackers », piratant les contrôles et les banques, se livrant à de jubilatoires destructions ou des intrusions incongrues, forçant les codes les mieux protégés. Ludique encore cette émergence dans le champ de l’art contemporain de formes propres à ce règne nouveau dans lequel l’homme vit inséparable de l’interconnexion des machines et des systèmes à un point tel qu’Heidenberg a pu comparer celle ci et « la coquille de l’escargot ou la toile d’araignée ». Aux compositions algorithmiques de Xenakis ou au minimalisme sonore de Vogel répondent dans le domaine des arts plastiques les travaux de Nam June Paik ou de Mijayaina. Tous tirent profit esthétique de l’existence des ordinateurs, de robots dont les performances multiples ne peuvent, comme le montrent les œuvres, se résumer à la seule efficience industrielle ou même industrieuse.

Tous cependant placent l’activité artistique ainsi que n’importe quelle autre activité humaine aujourd’hui dans la dépendance de ces machines dont nous savons qu’elles sont, comme la « machine-bébé », à la merci d’un « bug », un bogue, ou plus simplement d’un dysfonctionnement lié à la fatigue ou l’usure ou la rupture d’un de leurs composants. Qu’on mesure la difficulté pratique autant qu’esthétique et même morale face à laquelle se trouve placé tel conservateur de musée lorsqu’une panne d’un modèle spécifique de moniteur télé rend une installation de Nam June Paik définitivement inerte. Ces pratiques artistiques nouvelles se sont emparé des outils du siècle sans travailler l’obsolescence de ceux-ci, en négligeant délibérément leur fragilité, quand ce n’est pas en l’assumant puisqu’ainsi elles exhibent une dimension contrainte de notre contemporanéité. Qu’est ce en effet qu’un ordinateur sinon l’assemblage instable de produits électroniques constituant, à leur stade ultime, un ensemble de déchets spécifiques au recyclage problématique ?
Or ceux-ci offrent au regard des formes, au toucher des textures, qui n’appartiennent qu’au nouvel âge que nous partageons avec nos machines « à gouverner » … De la même manière qu’en leur temps les Nouveaux Réalistes ont choisi de confronter l’œil, la main, l’imaginaire de l’artiste aux produits de l’industrie passés du consumérisme à l’oubli, Rémy Tassou va s’intéresser aux poubelles de la cybernétique, aux « Cybertrash cans » ; ramassage, cueillette de petites choses, de minuscules parcelles échappées aux carcasses fracassées de téléviseurs, de chaînes Hi-Fi, d’ordinateurs dépassés, d’incertains moniteurs ou d’appareils sophistiqués, abandonnés à un nouveau process qu’on supposait définitif, celui des rebuts, le broyage des décharges ou la dé-fabrication du recyclage…

 

En soi la collection ainsi constituée, infinie, autant que maniaque, pouvait afficher un principe esthétique, dans la réappropriation d’une électronique passée au-delà du système, inactive, émiettée… La collection est composition, poétiquement, en réaffirmant la prééminence du vivant par le geste, élémentaire, qui reprend, défait, classe et assemble des séries qui ne répondent plus aux nécessités cybernétiques mais à celles, joyeuses, que leur invente Tassou dans une opération qui s’accomplit grâce à la beauté multiple des composants, à l’imprévisible diversité des provenances industrielles comme géographiques.

Recueillir aussi patiemment ce qui, dispersé, négligé, aurait dû disparaître, c’est procéder à un archivage aux limites indécises. Tassou trouve chaque semaine des composants nouveaux aux formes, couleurs, matériaux inattendus … Pourtant cette mémoire de l’informatique et des mécanismes d’information vaut probablement moins par l’archéologie qu’elle annonce que par la jubilation esthétique qui peut l’accompagner.

Chacun de ces objets, minuscule ou massif, isolé de l’ensemble auquel il semblait ne faire qu’appartenir, se voit révélé à lui-même ; forme décidée par une fonction désormais oubliée au profit de la possible séduction du regard que les couleurs stimuleront …

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Bien sûr les couleurs sont d’abord industrielles, acides, chimiques (celles dont Warhol disait qu’elles révèlent le plus proprement notre monde contemporain) mais également, de manière plus surprenante, elles déclinent des tons doux, atténués, des nuances calmes, sereines : dans l’atelier, sur des étagères, des bocaux de verre, emplis de composants électroniques, constituent la palette de Tassou, qui pourra affiner encore cette dispersion colorée en faisant remarquer au visiteur distrait, sur les plus infimes de ces composants, la différence entre le coup de pinceau manuel des plus anciens, la régularité parallèle des applications automatiques ou la brillance des plus récents…

Et puis il y a les matières mêmes : silicium, aluminium, europium, cadmium, cuivre et aussi de l’or, de l’argent, des alliages fins protégés par le secret industriel … Chaque déchet électronique est l’infime partie d’un trésor que s’approprie Tassou dont les œuvres ont ainsi pour matière même une richesse méprisée, et peut-être même légèrement dangereuse puisqu’on ne sait pas toujours quels effets sur la santé humaine sont induits par la manipulation des appareils dans la constitution desquels entraient ces composants…

Bientôt cependant l’organisme décomposé, brisé en ses parties constituantes par son obsolescence même, sera reconstitué pour produire un objet nouveau, dans le maniement, artisanal et minutieux, des pièces, négligeant les principes opératoires originels, ceux qui donnaient sens et fonction à la machine dont ne subsistent plus que les fragments. Le travail de Tassou fait alors apparaître des volumes abstraits ou bien affectant l’allure d’androïdes inattendus, des objets Cybertrash qui exposent la collection tout en la dérobant, la dépassant sans la nier. Qu’est devenue la machine ? Sur quoi l’attention va-t-elle devoir se porter ? A quoi tout cela a-t-il bien pu servir ? De quoi est faite cette étrangeté ?
Chaque composant électronique y est à la fois actif dans son appartenance à l’organisme auquel il était indispensable, et inerte puisque réduit à sa pure matérialité, dérisoire et vaine, du jour de son abandon à la poubelle de la cybernétique. Mais l’ironie séductrice du Cybertrash tient surtout aux prolongements de cette reconstruction ; la masse passive issue de l’assemblage serait encore innervée par des forces inaperçues, fluides et humeurs de la machine détruite. Certains „ des composants utilisés par Tassou ne sont guère que des conduits, des lieux de passage, muets, quoiqu’on puisse supposer, au moins poétiquement, que ce passage même a laissé une trace un jour peut-être discernable… D’autres en revanche sont détenteurs de secrets enfouis, blocs de données enserrées dans le silicium, espaces microscopiques saturés d’informations, de savoir. Tout assemblage né de l’intuition esthétique est le refuge, le masque de ces secrets, constituant un cryptogramme à la manière des peintures de sable qui pour l’œil averti de l’aborigène disent bien plus que l’effet plaisant qu’en perçoit l’occidental. Composition abstraite, carcasse d’insecte mutant, cyborg au repos, chaque objet, en deçà de l’apparence qu’il offre à qui le contemple, s’activerait donc dans le mystère de sa structure. Ainsi, dans le Cybertrash, ce qui est dérobé, inaccessible sinon peut-être à des archéologues du futur, se confond avec ce qui est exposé, la matérialité de l’informatique, de l’électronique.

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Décidée par le hasard des trouvailles, portée par « l’intuition créatrice », jamais aucune pièce n’est le résultat d’un calcul tactique préalable, l’aboutissement d’un plan réfléchi. Tassou a pour habitude de distinguer le créatif et l’artiste, le premier élaborant toutes les solutions possibles, le second faisant toujours le bon choix … Il s’agit d’y manifester une invention, au double sens du mot, à la fois élaboration de quelque chose de neuf et révélation de ce qui, enfoui, restait inaperçu. Dans ce monde reconstruit par la cybernétique, Tassou entend, peu à peu, modestement en chacun de ses travaux, donner forme, ironie et fascination mêlées, à la relation que l’homme entretient avec ses produits … Évidemment, travailler avec les déchets de ce qui prétend annuler la durée au profit de l’immédiateté, c’est travailler sur le temps ; à tel point que Tassou définit simplement son activité comme « un passe-temps qui évite l’ennui » … Pourtant il parle aussi de « travailler vite en ne faisant pas deux fois la même chose, en évitant les choses inutiles ». I l est vrai que ses pièces manifestent un art au sens ancien, conjuguant les préoccupations de l’artiste et les soins de l’artisan.

Dès lors, on peut comprendre que Tassou observe avec lucidité, sans défiance et sans illusions, un marché où, dit-il, « l’art contemporain ne se vend pas mais s’achète, confidentiellement »…

Lui dont les premiers assemblages étaient destinés à être offerts a conservé le souci d’une liberté qu’il juge essentielle à toute entreprise artistique, laquelle ne peut se soumettre aux contraintes économiques dont une autre vie lui a donné l’expérience. Liberté de créer mais exigence renouvelée à chaque fois que le résultat de son travail devient public ; ce à quoi il tient quelle que soit la forme de diffusion, la confidentialité lui paraissant le pire sort que le marché de l’art puisse faire à celui qu’il accepte ou capture …

En 1991, ce travail a commencé solitairement, sans souci de références, par accumulation et détournement ; en 1996, la Galerie Arnoux, à St Germain des Prés, l’accueille ; cette reconnaissance est décisive : depuis lors expositions personnelles et participations à des expositions collectives se multiplient, ponctuées par des interventions sur Canal + ou Arte. Redevenu provincial après avoir été longtemps parisien, Tassou a choisi de montrer ses travaux dans tous les lieux qui s’ouvrent à lui, puisque, aussi bien, l’informatique est partout. Et il continue, obstinément, son étonnant inventaire de ce qui est en train de nous advenir… Pourtant, lorsqu’il intitule une sculpture « Neuroprocesseur », il pointe lui-même la limite du Cybertrash, intimement lié à notre temps comme les matériaux éphémères de cet « âge de pierre » de l’informatique. On parle déjà « d’écran plasma », de « cristaux liquides », de « mémoires molles », les experts nous promettent pour un futur proche de nouveaux ordinateurs, moléculaires, ADN ou quantiques : de nouvelles formes sont à naître, d’autres formes aussi nouvelles sont à inventer …