Critiques

Voici les principales critiques

2019. Julie Fortin
2013. Robert Hopkins
2012. CRDP de Versailles
2011. Violaine Brissart
2010. Annick Mambon
2008. Laurence Argueyrolles
2007. Michel Serpin
2001. Janny Plessis Lumeau
1998. Julien Kostrèche
1998. Sophie Bouniot
1998. C.M.

 

 


Julie Fortin – Philosophe – Juin 2019


 

« Il n’y a en art, ni passé, ni futur. L’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais. » Pablo Picasso.

Si l’art peut traverser le temps, les styles, les influences et autres courants, il n’en demeure pas moins qu’il est en perpétuelle mutation. Il reflète l’évolution des techniques, des matériaux, des technologies. L’art s’inspire de la société et de ses contemporains. Il est intemporel mais s’inscrit dans son époque et la marque de son empreinte par ses influences, tendances et déclinaisons.

L’avènement de la cybernétique constitue un marqueur sociétal notoire depuis la fin du XXème siècle. Les objets technologiques ont pris une place prépondérante dans nos vies, se substituant même parfois à l’Homme et créant en lui de nouvelles envies et possibilités en rendant aujourd’hui possible l’impossible d’hier. Et demain ?

 

« Roadrunner »

C’est la question essentielle des années à venir, le défi majeur auquel nous sommes et serons confrontés. Voir au-delà de l’obsolescence. Un objet est-il seulement voué à devenir obsolète dans son utilisation première ? Il s’agit de repenser l’usage des composants et d’amorcer le cycle vertueux de son utilisation. Et quoi de plus noble que des courants artistiques innovants pour impulser une forme nouvelle de réappropriation culturelle de l’électronique via le prisme du recyclage.
Le mouvement artistique du cybertrash y apporte une réponse par l’assemblage subtil de composants électriques et électroniques destinés dès leur genèse à une obsolescence programmée du fait des avancées technologiques qui s’opèrent. Initié dès les années 1990 par le sculpteur contemporain Rémy Tassou, le cybertrash magnifie les rebuts de ces machines qui faisaient partie intégrante de notre quotidien en dévoilant leur beauté cachée si souvent méconnue jusqu’alors.

J’ai découvert le travail de Rémy Tassou il y a maintenant près d’une année.
Tout d’abord quelque peu étonnée par cet art novateur, je me suis intéressée plus en détail à ses œuvres. J’y ai découvert une beauté de prime abord insoupçonnée car l’œil est conditionné à voir les pièces qui composent ces puzzles artistiques dans leur environnement originel.

 

« Nikon »

 

L’oeuvre « Nikon » est celle qui m’a le plus marquée. Ce totem imposant est un assemblage d’appareils argentiques devenus aujourd’hui collectors et témoigne de la rupture technologique qui s’est opérée avec l’avènement du numérique. Cette oeuvre symbolise le cybertrash par sa dimension brute, les appareils photographiques étant assemblés dans leur entièreté pour former une masse harmonieuse. Passionnée par l’image, cette oeuvre hors du temps représente à mon sens la photographie de l’évolution des appareils.

La sculpture murale dénommée « Roadrunner » a également attiré mon attention car on peut y voir une autre facette du cybertrash. De forme carrée aux tons dorés qui rappellent les œuvres classiques, elle se décompose en niveaux distincts mais imbriqués les uns par rapport aux autres dans un style résolument moderne. Le contraste est saisissant entre la minutieuse articulation structurelle de l’oeuvre et la restitution esthétique opérée par un alliage de multiples composants (condensateurs, résistances, etc.) issus de pièces électroniques différentes.

Par ailleurs, l’art de Tassou s’inscrit pleinement dans les préoccupations écologiques de notre époque en proposant aux objets électroniques devenus obsolètes une forme surprenante mais salutaire de recyclage. Le fait que la matière première de cet art soit puisé dans de l’existant limite la consommation et montre la voie en termes de ressources utilisées. Cela est d’autant plus vrai quand l’on voit le résultat final sur ces totems et autres sculptures murales.

Le travail artistique de Rémy Tassou lui a d’ores et déjà offert de nombreuses opportunités mais je pense que ses œuvres et le mouvement du cybertrash gagnent à être davantage connus et reconnus, tant pour leur qualité artistique que pour la démarche éco-responsable à laquelle cela contribue.

 

 

 


Robert Hopkins – Journaliste – Engadiner Post – 13 juillet 2013


 

Rémy Tassou expose pour la première fois en Suisse une sélection de ses œuvres remarquablement originales. Il est même allé droit au sommet, car cette exposition n’est autre que le prestigieux hôtel Suvretta House à Saint-Moritz à 6 043 au dessus du niveau de la mer.

À une autre occasion, il y a dix ans, l’horloger allemand Glashütte a présenté une sélection de ses horloges et proposé une version agrandie du travail de l’un de ses produits dans toute sa splendeur mécanique.

À cause de sa taille, il était assez peu pratique, mais sa fonctionnalité asymétrique était d’une grande beauté.

Il semble également que Tassou sache ce qui fait appel à la psyché suisse: ordre, précision, technologie. Pour ses œuvres qui sont aussi sans fonction,  ils semblent tous avoir été retirés d’un matériel hautement sophistiqué de haute technologie. Plus que cela, ils dégagent une forme de beauté étrangère au monde naturel, mais néanmoins belle.

 

« Anonymous »

Les composants utilisés, souvent avec des surfaces lisses et brillantes, se prêtent vraiment à être utilisés dans des œuvres d’art, leur donnant un aspect hautement poli aussi attrayant que n’importe quel bijou taillé.
Les anciens circuits et autres composants électriques ont tous été soigneusement agencés pour permettre au spectateur d’oublier son objectif et de se concentrer sur sa beauté simple.
Certaines ont été encadrées dans des cadres dorés traditionnels, d’autres sont indépendantes, comme des mâts totémiques.

Dans tous les cas, ils s’intégreraient à la décoration intérieure la plus moderne ou s’affirmeraient dans un cadre plus traditionnel. De plus, chacun peut être très différent selon la façon dont il est éclairé.

Il n’est donc pas étonnant que tant d’œuvres de Tassou aient été vendues dans des villes de cultures aussi différentes que Londres, le Koweït, Moscou et Singapour.

 

 

 


Centre Régional de Documentation Pédagogique de Versailles. – Revue DocSciences – Octobre 2012.


 

 » HOT LINE « . Sculpture murale à base de téléphonie et cartes mères,
129 x 123 x 17 cm, 42 kg.

L’objet manufacturé dans l’art a sa tradition : Pablo Picasso invente le collage en 1912, Marcel Duchamp crée son premier ready-made en 1913. D’autres artistes choisissent des objets usagés : Kurt Schwitters collecte de vieux papiers, Pierre Buraglio travaille avec des châssis de fenêtres et Arman élève des poubelles au rang d’oeuvres quand Jean Tinguely récupère d’anciens rouages. Aujourd’hui, l’objet technologique est dépassé et voué au rebut avant même d’être usé.

L’artiste Rémy Tassou l’éventre et compose des accumulations avec ses tripes : il en tire une oeuvre protéiforme aux motifs abstraits et ornementaux où se croisent sculptures, colonnes et reliefs muraux. Avec l’art cybertrash, Rémy Tassou enfante les icônes nouvelles d’une civilisation qui vénère sa technologie.

« Hot Line »

L’oeuvre est frontale. Sur un fond mordoré quasi monochrome se détache la forme aux valeurs contrastées, ponctuée de quelques couleurs saturées. Les viscères de la machine composent l’arrière plan, son enveloppe le motif.

De multiples objets analogues sont juxtaposés.Ils figurent un signe unique sans lien avec eux mais un jeu de rimes formelles les rapproche: le dessin du coeur redouble les courbes et lignes des combinés.

Outre la vue, l’objet engage au toucher, à la parole et à l’écoute de l’autre à travers le combiné.

 

 

 


Violaine Brissart – Recyclages Récupération – N°6 – Février 2011


 

Rémy Tassou. Sculpteur Cybertrash.

Rémy Tassou dissèque les entrailles des machines informatiques. Dans son atelier grassois, composants électriques et électroniques se métamorphosent en sculptures et totems.

Toute la journée, Rémy Tassou jongle entre bilans et comptes de résultat. Mais c’est le soir venu qu’il s’adonne à sa véritable passion : les composants électroniques. « L’électronique est née en 1945, et moi, dix ans plus tard. L’apparition de ces matériaux coïncide avec ma présence sur cette planète », confie-t-il, convaincu que l’invention de l’électronique est aussi importante que la découverte du feu. Fasciné par ces matières colorées et esthétiques, il démonte avec curiosité objets électriques et électroniques et exhibe ses trouvailles. Lorsqu’il est invité à dîner, il s’amuse à remplacer la traditionnelle bouteille de vin par un flacon rempli de barrettes de mémoire.

 

Tassou et « Fox » (en arrière plan « Second Life »)

« Une telle bouteille possède un puissance de calcul supérieure à tout ordinateur ! », plaisante-t’il. L’apprenti artiste remarque que ses amis conservent ses cadeaux. Mieux : ils les mettent en exergue dans leur salon.
Rémy Tassou entreprend alors des œuvres plus sophistiquées : compositions murales, sculptures et totems. Il accumule et agence des composants électriques et électroniques issus des entrailles des machines d’aujourd’hui.

Le concept de cybertrash est né. « Créer, c’est faire quelque chose qui n’existe pas. En m’emparant d’un matériau que les générations précédentes ne pouvaient pas imaginer, de multiples créations possibles se sont offertes à moi. C’était également plus simple que de se confronter à un art tel que la peinture… », juge-t-il. Quand la filiale de Reuters pour laquelle il travaille connaît une restructuration en 2000, il s’improvise sculpteur à temps plein. Il s’installe à Grasse et se met à récupérer téléphones portables, déflecteurs de tubes cathodiques, condensateurs, microprocesseurs, résistances, fusibles et autres cartes mères dans les déchetteries des environs. Il les trie minutieusement, par couleurs, et les métamorphose dans son atelier-galerie.

Une œuvre comme Second Life résume sa démarche, en offrant trois lectures possibles : esthétique, écologique et historique. « Cette planète chromée composée d’appareils électroniques domestiques représente une réflexion par rapport au recyclage des DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques : NDLR) sur l’ensemble de la planète. C’est aussi une recherche plastique qui donne à voir un matériau que l’on ne voit pas généralement.
Enfin, mon travail constitue la mémoire d’une cybernétique vouée à l’obsolescence à peine élaborée, explique l’artiste. À terme, l’électronique sera totalement invisible. Mes sculptures sont des œuvres patrimoniales car vouées à la disparition. La plupart des composants que j’utilise ne sont d’ailleurs déjà plus fabriqués… ».
Ces « antiquités du futur », qui sont exposées dans différentes galeries du sud de la France, ont également rejoint les cimaises de collectionneurs, parmi lesquels Karl Lagerfeld.

 

 

 

 

 


Annick Mambon – Nice-Matin – 3 juin 2010


 

Art contemporrain, quand Rémy Tassou recycle.

Dans les mains de Rémy Tassou, les objets recyclés deviennent la base d’œuvres d’art sobres et éloquentes.

Pendant trois ans, Rémy Tassou essayait de convaincre les auditeurs de radio « qu’il n’y a pas de plus belle collection qu’une collection d’art contemporain ». Reprenant à son compte la réflexion de Dubuffet, selon laquelle « l’art doit surgir là où on ne l’attend pas », l’artiste cybertrash, installé place de la Poissonnerie, expose ses sculptures en permanence à Saint-Paul-de-Vence, galerie Art Seiller, mais aussi, dernièrement dans un lieu pour le moins inhabituel : la verrière du centre Leclerc. « L’art contemporain a pleinement sa place dans ce type de lieu ! » Et ces huit sculptures, dont deux de plus de 200 kilos, ont été appréciées du public et de la clientèle, qu’on soit amateur d’art ou pas… ou sensibilisé à la gestion des déchets.

Du Portable à l’oeuvre.

Ainsi, le Syndicat intercommunal de valorisation des déchets de la zone Cannes/ Grasse, avait fait appel à lui. « Je trouve qu’organiser une collecte de petit matériel électronique et électrique est une démarche astucieuse. Ces déchets posent un problème environnemental. Incinérés avec les ordures ménagères, ils sont dangereux. Mais les deviennent inoffensifs à partir du moment où triés, ils sont recyclés par les industriels ».

 

Rémy Tassou avec « Flash Gear »

Dans les mains de Rémy Tassou, ils deviennent la base d’œuvres d’art sobres et éloquentes, qui seront peut-être un jour considérés comme des antiquités et des témoignages de notre époque.
En déposant son téléphone portable périmé, on fait un geste concret et humanitaire et on participe à l’élaboration d’une sculpture !
Lui a décidé de prendre le contre-pied de ces artistes qui montrent des images frappantes et esthétiques prises par hélicoptère.
Selon Rémy Tassou,  » les grands ténors de la protection de la planète communiquent sur la peur. Un changement de registre est souhaité, car la crise a fragilisé beaucoup de gens, et ce n ‘est pas la peine d’en rajouter ».
Voilà pourquoi les ambassadeurs du tri se sont associés à l’artiste en proposant leurs solutions aux écocitoyens.

 

 

 

 


Laurence Argueyrolles – Télérama – n°3052 – Juillet 2008.


 

Fou

Tassou. L’exoplanète.

Ses sculptures, assemblage de composants électroniques et de matériel musical, témoignent de notre époque. Etonnant.
Vous vous demandiez quoi faire de votre transistor années 8o ? Plus de souci : Tassou recycle, Tassou transforme, et de belle manière ! » Il est bien le seul au monde à pratiquer ce qu’il nomme maintenant depuis quatorze ans le « Cybertrash ». Ces totems ou sculptures murales ne sont réalisés qu’avec des composants électroniques. Le choix de ce matériau relève pour Tassou d’une certaine universalité : on le trouve aux quatre coins du monde, dans le ventre d’objets très divers. Leur viabilité est restreinte.

Composer une œuvre à partir de tubes cathodiques deviendra vite un défi pour cet artiste qui travaille les séries ! » Il parcourt les déchetteries, démarche les fabricants et compte aussi sur les dons. Son atelier regorge de minuscules pièces de toutes provenances, rangées par couleurs, par tonalités et par types dans de petits bocaux. Tassou y passe des heures, un travail minutieux et passionné pour ce Parisien, qui a posé depuis cinq ans ses cartes-mémoires et autres bras de tourne-disques à Grasse.

« Teppaz »

Si son travail s’apparente aux assemblages de César ou d’Arman, son inspiration puise avant tout dans la joaillerie. Adepte de la sculpture depuis longtemps, cet autodidacte se rend peu à peu compte de l’intérêt esthétique des éléments issus de l’électronique. Il réalise que ce matériau va rapidement disparaître avec le glissement vers les nanotechnologies. Ses créations, témoignages de la course effrénée des technologies, découlent ainsi d’un travail de mémoire. Fan des Stones, il utilise aussi des éléments issus d’instruments de musique, avec une préférence pour les vinyles seventies aux couleurs flashy. Son travail créatif original permet de jeter un regard différent sur ces éléments de notre quotidien. Tassou soutient avec originalité les jeunes artistes. Il anime, avec son association, « Les Vendredis de la poissonnerie », des véritables expositions temporaires en plein air.
Depuis quatre ans, plus de 250 artistes en devenir confirmés ou affirmés, s’y sont succédé. Six mois d’attente sont nécessaires pour exposer en nocturne sur des panneaux rudimentaires installés autour de l’ancienne halle en fonte. « Le marché de l’art est trop opaque, le jeune artiste qui débarque à Saint-Paul-de-Vence se fait immédiatement refouler par les galeristes », déclare Tassou. Ici, il peut juger de l’impact de son travail sur le public.
« La confrontation est sans complexe, elle permet de se remettre parfois en question. » Les visiteurs repartent avec des goodies, de petits éléments créés par l’artiste invité pour l’occasion, puis distribué comme « premier élément de sa collection d’art contemporain ». Une manière de démontrer que l’art n’a pas de prix ! »

 

 

 

 


Michel Serpin – Sophianews – Février 2007


 

Tassou sculpteur cybertrash

 

Magique parce que complexe, l’électronique d’aujourd’hui est cependant perfectible. Tellement perfectible que, dit Tassou, elle sera demain invisible. Dès lors, tout le travail de mémoire est à faire durant cette période de visibilité « hyper brève » dans l’histoire de l’Humanité, puisqu’elle ne s’étend que de 1945 à 2050. Le « Cybertrash » de Tassou consiste donc à utiliser les rebuts de la cybernétique afin de lui rendre vie sous d’autres apparences.

C’est à Grasse que depuis 3 ans, Tassou, nantais d’origine, réalise ses œuvres, célébrant la vraie beauté de composants électroniques qui resurgiront dans l’espace sous forme de sculptures murales ou, en trois dimensions, de totems. « Des sculptures et des totems uniques qui inscrivent la mémoire d’une technologie vouée à l’obsolescence dès sa genèse ».

« Alerte rouge »

Après des expositions de ses sculptures à Saint- Germain-des-Prés, au Centre Beaubourg et dans le Marais, là où il faut être vu pour compter à Paris, Tassou, qui était un familier de la Côte d’Azur, a répondu un jour à une invitation de la Fondation Sophia Antipolis… et il n’est jamais reparti. Depuis, le sculpteur cybertrash accumule les matériaux jusqu’à ce que la masse récoltée appelle d’elle-même une plastique particulière. « Le matériau me parle », dit Tassou qui fait partie aujourd’hui des artistes immédiatement identifiables.
Parce qu’il n’y a pas d’expression artistique sans attaches et que le vrai talent consiste aussi à rendre hommage à ceux qui ont ouvert des voies, Tassou se reconnaît dans le sillage de César et d’Arman qui ont habitué l’œil du public à certaines formes : les compressions pour César et la sculpture par assemblage pour Arman. Reste aujourd’hui à créer une dynamique, à imposer un style afin que, au-delà du monde averti des collectionneurs, un vaste public se passionne pour la sculpture cybertrash.
Gardien du jardin du souvenir, gardien d’une beauté intrinsèque et magicien, Tassou estime que « la sculpture intéressante quand elle ne peut être ni peinte, ni photographiée ». On ne peut que la nommer… Keyboard… lrridiun. Et cela se chuchote comme des prénoms d’héroïnes science-fiction …
Des œuvres visibles tous les jours à l’Atelier de l’artiste : www.tassou.com. 4 place de la Poissonnerie à Grasse et du 28 mars au 8 avril pendant l’exposition Tassou, au Lavoir de Mougins.

 

 

 


Janny Plessis-Lumeau – LMS news – Septembre 2001


 

« L’antiquaire de la cybernétique »

Rémy Tassou, a exposé ses œuvres à la Salle Saint Esprit de Valbonne, en juin dernier.
Engagé depuis 1988 dans une aventure unique, ce Nantais de 45 ans, installé à Paris, a ouvert une nouvelle voie dans l’art contemporain. Passionné de sciences, cet ancien businessman est le père fondateur du « Cyberstrash », dont le but avoué est de magnifier les déchets de l’informatique. Il est donc évident d’exposer son travail artistique à Sophia Antipolis, la Technopole des NTIC.

Nous voici donc au cœur de la puce, à la découverte des microprocesseurs qui sont ici répertoriés, analysés, classés pour devenir œuvres d’art, tableaux muraux ou totems.
Bien sûr, ces sculptures murales au poids évocateur (« Driver » pèse 10 kg) représentent beaucoup plus qu’un simple assemblage de pièces de récupération.

César, Annan et Ben ont avant lui. accumulé, entassé, écrasé. Non, la recherche de Tassou est avant tout esthétique. Il aime la beauté, et c’est ce qui retient le regard quand il se pose sur ces assemblages étranges où l’harmonie des couleurs, des formes pourraient nous laisser imaginer qu’elles ont été construites uniquement pour venir se positionner dans ce tableau-là.

 

« Terminal »

« Les antiquités du futur »

Rémy Tassou, au-delà de l’esthétique, apporte aussi un témoignage sur toute cette aventure extraordinaire de la cybernétique. Et il est touchant de redécouvrir au milieu d’une œuvre, des noms de personnalités tombées dans l’oubli, tel « Wheastone » cet inventeur réputé. Même chose pour « Nixdorf » avalé corps et biens par le puissant Siemens. Ces pièces, pour la plupart, mémoires des ordinateurs gardent en elles des milliers de données de notre époque, de leur activité passée, et de l’aventure galopante de l’informatique.
En quelques années, elles vont devenir les antiquités de demain, les hiéroglyphes du 3ème millénaire, voués à l’oubli s’ils n’avaient rencontré le chemin de Tassou.
L’artiste expose chez « L’Opéra Gallery », au grand salon Saint Germain de l’Hôtel Lutétia et chez « Art Sept » sur la Promenade des Anglais, à Nice.
Quelques-unes de ses œuvres sont exposées à New-York et Singapour, mais c’est à Valbonne et à la Fondation Sophia Antipolis que Rémy Tassou expose régulièrement, toujours chaleureusement accueilli par la cité sophipolitaine. La recherche de Tassou est incessante. Ses œuvres sont sans cesse travaillées, et maintenant qu’il maîtrise parfaitement la technique, l’assemblage est précis, les cadres pleins et le relief assuré. Anticipant même sur le devenir de l’informatique, il ne peut que saluer l’arrivée d’un vocabulaire humain dans la cybernétique. Et il est vrai que nous parlons maintenant d’écran plasma, de mémoire molle et pourquoi pas d’utilisation de cellules vivantes dans les « neuroprocesseurs » qui, selon l’artiste, représentent la fusion entre le neurone humain et le microprocesseur.
Qui a dit que le monde de l’informatique était dénué de poésie et de charme ?
Rémy Tassou vient de réaliser une nouvelle œuvres intitulée « Bip », assemblage érotico-cybernétique, inspiré d’une rencontre féminine habillée de dentelle… Et c’est bien connu, les dentelles ont toujours inspiré les artistes, même ceux spécialisés dans le cybertrash.

 

 

 


Julien Kostrèche  – L’Evénement du Jeudi – Décembre 1998


 

Rémy Tassou, artiste « cybertrash »

Dans la journée, Rémy Tassou, 44 ans, travaille dans la finance. Mais, la nuit tombée, il déambule dans les rues de Paris à la recherche de cadavres de micro-ordinateurs ou d’appareils électroniques abandonnés sur le trottoir. Les machines qui fonctionnent ne l’intéressent pas : « Je préfère me pencher sur elles lorsqu’elles ont rendu l’âme, pour les dépouiller, me nourrir de leurs entrailles et les libérer de leur chape cybernétique ». En clair, cet artiste « cybertrash » récupère des milliers de composants et les relie les uns aux autres pour composer sculptures murales et totems colorés. « Je m’extasie devant leur beauté intérieure, car certains composants frôlent l’orfèvrerie ». On comprend mieux pourquoi l’artiste rêve secrètement de pouvoir un jour « trasher » un satellite ou du matériel électronique militaire pour lesquels l’or et le platine sont fréquemment utilisés.

 

Tassou et « Scotch »

Pour l’heure, Rémy doit souvent se contenter d’un vieil Apple ou d’un PC 386. « J’ai l’impression d’effectuer un retour vers le futur permanent. Ce que je ramasse appartient déjà au passé et je vais sans doute devoir attendre une petite dizaine d’années avant de trouver un écran à plasma ou un iMac sur le trottoir ! ». Du coup, ses sculptures font aussi figure de « mémoire de l’électronique ». Une mémoire universelle. « Je trouve de tout, des microprocesseurs singapouriens, portugais, anglais, allemands, mexicains… ».
On s’étonnerait presque que le seul artiste cybertrash sur Terre soit un Français, car « le ‘made in France’, lui, est quasi inexistant », souligne-t’il amusé.

 

 

 


Sophie Bouniot – L’Humanité – Octobre 1998


 

Rémy Tassou, cyberartiste

Rémy Tassou a suscité l’intrusion de l’imaginaire dans l’univers des composants de la micro-informatique, de la téléphonie ou de l’électronique, qui permet de libérer les structures classiques de leur assemblage.
Dans un premier temps, il s’agit pour l’artiste de démonter des machines industrielles, afin d’en extraire la substantifique moelle : leurs composants. La démarche artistique se prolonge dans l’unification, le lien par une relation plastique de ces composants dans des sculptures murales ou des totems. IBM 4869, Input, Laser, Rack, Dolby, Sodium ou encore Luminescence sont le résultat de ces travaux. Ces œuvres sont élaborées dans des volumes en verre remplis de composants dont la classification est établie par natures et par coloris. Les matériaux concernés par le « cybertrash » sont cernés, la limite entre ce qui est cybertrash et ce qui ne l’est pas étant extrêmement palpable.

 

« IBM 3750 »

« Le détournement d’objets demande une organisation nette, avec un facteur éliminatoire précis. Mon stock est véritablement vivant, en développement constant. Dans un hangar, j’ai ainsi accumulé des récipients de différentes contenances adaptés à la quantité de fragments que j’ai pu dénicher », explique le cyberartiste. « Pour trouver six pièces identiques, des transformateurs par exemple, il m’en faudra au minimum une centaine. Il existe une sorte de protectionnisme de la part des industriels par rapport aux produits et aux matériaux qu’ils utilisent dans la mise au point de leurs machines. Ce qui rend le processus de regroupement fastidieux ».
Les œuvres sont une accumulation rigoureuse et méthodique de tubes cathodiques, de disques durs, de disques vinyles, de lampes à vapeur de sodium, de déflecteurs, de moteurs d’appareils ménagers, etc. L’inspiration de l’artiste n’est pas nette et précise, elle passe par la phase du démontage, de la gestion du stock, de la création et de la finition. Il y a un côté empirique dans la conception de ses œuvres, elles constituent chacune une étape esthétique et technique, qui appelle une inventivité consécutive et perpétuelle.
Rémy Tassou compare métaphoriquement sa démarche artistique à une balade en montagne. « On commence à choisir le thème de la pièce comme on choisirait sa montagne. Ensuite on sort ses cartes avant de commencer l’ascension. C’est le même principe que de trier les composants que l’on va utiliser. Le sommet se voit dès le début de la course, puis on le perd dans les sous-bois, dans les chemins détournés, mais il reste le but à atteindre. La conception d’une pièce relève d’une approche identique, une progression lente mais rigoriste ». L’originalité de la recherche associée à un souci de perfection architecturale et à un soin sensuel apporté à la composition définissent sans aucun doute le « cybertrash », un art qui suscite curiosité et enthousiasme.

 

 

 


C.M. – 1998


En 1954, le lundi de Pentecôte, croquant une pomme préalablement enduite de cyanure, Alan Turing se suicide à 42 ans ; la veille encore, il travaillait comme chaque semaine sur l’ordinateur de l’université de Manchester, un des deux spécimens existant alors. Dès le premier article de logique formelle paru en 1934, en concevant ensuite la fameuse machine à décrypter qui assurera aux services de renseignements alliés la suprématie durant la seconde guerre mondiale, en élaborant enfin pour la revue « Mind » en 1950 un « jeu de l’imitation » qui fonde les principes de l’intelligence artificielle, il avait contribué à créer la cybernétique. Quant à la pomme croquée, l’industrie informatique lui a donné la fortune que l’on sait comme un hommage posthume à celui qui a permis les ordinateurs.

Le progrès dans la compilation des données, grâce à la miniaturisation des transistors, caractéristique majeure de cette discipline tout entière tournée vers l’efficacité, devrait pourtant s’arrêter, nous dit-on, aux environs de 2010. On aurait alors épuisé les possibilités offertes par les connaissances de la physique moderne, dans le domaine des applications technologiques, bien loin de la mise en marche, en 1948, de la « machine-bébé », ce gigantesque ensemble de 12 consoles emplissant une pièce entière et pour le fonctionnement duquel le moindre insecte un peu aventureux constituait un péril.
Entre les deux si peu de temps a passé… Mais une révolution s’est opérée grâce à une mutation considérable dans la conservation des données et la transmission de l’information. La « Galaxie Gutenberg » a sans doute laissé place à la « Galaxie Marconi » puisque nous percevons quotidiennement notre environnement planétaire comme un « village global », ainsi que l’avait prédit Marshall Mc Luhan. Cette perception n’atteint pourtant guère la réalité au-delà de la surface des images. C’est plus radicalement qu’opère la transformation, décidant plus résolument de notre rapport au monde.

La cybernétique gouverne les choses et les êtres, ainsi que l’étymologie grecque, « kubernêtike », nous le rappelle. Cette science des mécanismes régulateurs, des servomécanismes, cette science relative aux communications, à leur régulation, a engendré des machines puissantes dont l’efficacité extraordinaire, les capacités gigantesques se sont approprié l’espace en définissant un temps qui leur est propre.

Produits de ce qu’on a pu désigner comme une seconde révolution industrielle, elles ont imposé leurs performances en affrontant des problèmes complexes dont la résolution s’était toujours appuyée sur l’exercice d’une intuition fragile. Connaissance délivrée de toute subjectivité, méthode rigoureuse d’investigation grâce à un traitement strictement logique, rapidité et efficacité de ce traitement et de la conversion des données du fait de l’utilisation d’un langage de type algorithmique : c’est le triomphe d’une rationalité opératoire qu’on est dès lors conduit à envisager comme la forme la plus accomplie de l’intelligence d’un monde dont rien ne semble devoir maintenant résister. Les sociétés humaines ne peuvent qu’en être transformées puisque l’automation de nombre de tâches modifie de façon définitive le travail en recomposant les rapports de production et, conséquemment, les relations de ceux qui forment la cité… A tel point que le problème de la spécificité de notre espèce ne peut manquer de se poser : les machines s’étant emparées de la pensée, on peut très simplement supposer que toute pensée fonctionne à la manière de ces machines. Plus performantes, elles relégueraient les humains au rang de copies imparfaites et malhabiles.
Cette mise en péril de l’humanité par les automates qu’elle a inventés est devenue très vite un thème central de la science-fiction mondiale : la cybernétique, en créant l’univers nouveau dans lequel il nous faut vivre désormais a renouvelé ainsi une partie de notre imaginaire.

 

 

Dans cette trame que construit la circulation des informations codées, dans ce dialogue croisé des ordinateurs, ce tissu impalpable du maillage informatique, une cosmographie se dessine aux contours inconnus, aux reliefs improbables, aussi difficile à saisir qu’a pu l’être aux regards ou à la conscience même de l’homme de la Renaissance la planisphère qui nous est aujourd’hui familière. Le réel concret, celui qui s’éprouve quotidiennement, qu’on explore maladroitement au fur et à mesure d’expériences incertaines et de savoirs éprouvés, semble s’effacer au profit de la construction virtuelle qu’imposent des outils cybernétiques devenus quasi autonomes. L’environnement de chacun n’est plus mesuré par les sens, il est produit, comme un objet, par une technologie dont la maîtrise, sinon l’usage, est inaccessible à la plupart …
Pourtant, si tout cela est vrai, c’est aussi trop simple ; la cybernétique n’annonce ni la fin des temps ni la fin de l’histoire ; elle oblige certes à repenser ce que nous sommes, à redistribuer les tâches et les savoirs, à repenser vitesse et communication, mais elle permet aussi de discerner des lignes de fuite invisibles avant elle. Face à ce qu’elle a de pire, le contrôle immédiat des activités et déplacements de chacun, qu’elle rend possible ou probable, des formes ludiques de son appropriation apparaissent, bien différentes des jeux programmés à la consommation desquels se résume le plus souvent l’usage des ordinateurs familiaux.

Paradoxalement ludique, le terrorisme des « hackers », piratant les contrôles et les banques, se livrant à de jubilatoires destructions ou des intrusions incongrues, forçant les codes les mieux protégés. Ludique encore cette émergence dans le champ de l’art contemporain de formes propres à ce règne nouveau dans lequel l’homme vit inséparable de l’interconnexion des machines et des systèmes à un point tel qu’Heidenberg a pu comparer celle ci et « la coquille de l’escargot ou la toile d’araignée ». Aux compositions algorithmiques de Xenakis ou au minimalisme sonore de Vogel répondent dans le domaine des arts plastiques les travaux de Nam June Paik ou de Mijayaina. Tous tirent profit esthétique de l’existence des ordinateurs, de robots dont les performances multiples ne peuvent, comme le montrent les œuvres, se résumer à la seule efficience industrielle ou même industrieuse.

Tous cependant placent l’activité artistique ainsi que n’importe quelle autre activité humaine aujourd’hui dans la dépendance de ces machines dont nous savons qu’elles sont, comme la « machine-bébé », à la merci d’un « bug », un bogue, ou plus simplement d’un dysfonctionnement lié à la fatigue ou l’usure ou la rupture d’un de leurs composants. Qu’on mesure la difficulté pratique autant qu’esthétique et même morale face à laquelle se trouve placé tel conservateur de musée lorsqu’une panne d’un modèle spécifique de moniteur télé rend une installation de Nam June Paik définitivement inerte. Ces pratiques artistiques nouvelles se sont emparé des outils du siècle sans travailler l’obsolescence de ceux-ci, en négligeant délibérément leur fragilité, quand ce n’est pas en l’assumant puisqu’ainsi elles exhibent une dimension contrainte de notre contemporanéité. Qu’est ce en effet qu’un ordinateur sinon l’assemblage instable de produits électroniques constituant, à leur stade ultime, un ensemble de déchets spécifiques au recyclage problématique ?
Or ceux-ci offrent au regard des formes, au toucher des textures, qui n’appartiennent qu’au nouvel âge que nous partageons avec nos machines « à gouverner » … De la même manière qu’en leur temps les Nouveaux Réalistes ont choisi de confronter l’œil, la main, l’imaginaire de l’artiste aux produits de l’industrie passés du consumérisme à l’oubli, Rémy Tassou va s’intéresser aux poubelles de la cybernétique, aux « Cybertrash cans » ; ramassage, cueillette de petites choses, de minuscules parcelles échappées aux carcasses fracassées de téléviseurs, de chaînes Hi-Fi, d’ordinateurs dépassés, d’incertains moniteurs ou d’appareils sophistiqués, abandonnés à un nouveau process qu’on supposait définitif, celui des rebuts, le broyage des décharges ou la dé-fabrication du recyclage…

 

En soi la collection ainsi constituée, infinie, autant que maniaque, pouvait afficher un principe esthétique, dans la réappropriation d’une électronique passée au-delà du système, inactive, émiettée… La collection est composition, poétiquement, en réaffirmant la prééminence du vivant par le geste, élémentaire, qui reprend, défait, classe et assemble des séries qui ne répondent plus aux nécessités cybernétiques mais à celles, joyeuses, que leur invente Tassou dans une opération qui s’accomplit grâce à la beauté multiple des composants, à l’imprévisible diversité des provenances industrielles comme géographiques.

Recueillir aussi patiemment ce qui, dispersé, négligé, aurait dû disparaître, c’est procéder à un archivage aux limites indécises. Tassou trouve chaque semaine des composants nouveaux aux formes, couleurs, matériaux inattendus … Pourtant cette mémoire de l’informatique et des mécanismes d’information vaut probablement moins par l’archéologie qu’elle annonce que par la jubilation esthétique qui peut l’accompagner.

Chacun de ces objets, minuscule ou massif, isolé de l’ensemble auquel il semblait ne faire qu’appartenir, se voit révélé à lui-même ; forme décidée par une fonction désormais oubliée au profit de la possible séduction du regard que les couleurs stimuleront …

Bien sûr les couleurs sont d’abord industrielles, acides, chimiques (celles dont Warhol disait qu’elles révèlent le plus proprement notre monde contemporain) mais également, de manière plus surprenante, elles déclinent des tons doux, atténués, des nuances calmes, sereines : dans l’atelier, sur des étagères, des bocaux de verre, emplis de composants électroniques, constituent la palette de Tassou, qui pourra affiner encore cette dispersion colorée en faisant remarquer au visiteur distrait, sur les plus infimes de ces composants, la différence entre le coup de pinceau manuel des plus anciens, la régularité parallèle des applications automatiques ou la brillance des plus récents…

Et puis il y a les matières mêmes : silicium, aluminium, europium, cadmium, cuivre et aussi de l’or, de l’argent, des alliages fins protégés par le secret industriel … Chaque déchet électronique est l’infime partie d’un trésor que s’approprie Tassou dont les œuvres ont ainsi pour matière même une richesse méprisée, et peut-être même légèrement dangereuse puisqu’on ne sait pas toujours quels effets sur la santé humaine sont induits par la manipulation des appareils dans la constitution desquels entraient ces composants…

Bientôt cependant l’organisme décomposé, brisé en ses parties constituantes par son obsolescence même, sera reconstitué pour produire un objet nouveau, dans le maniement, artisanal et minutieux, des pièces, négligeant les principes opératoires originels, ceux qui donnaient sens et fonction à la machine dont ne subsistent plus que les fragments. Le travail de Tassou fait alors apparaître des volumes abstraits ou bien affectant l’allure d’androïdes inattendus, des objets Cybertrash qui exposent la collection tout en la dérobant, la dépassant sans la nier. Qu’est devenue la machine ? Sur quoi l’attention va-t-elle devoir se porter ? A quoi tout cela a-t-il bien pu servir ? De quoi est faite cette étrangeté ?
Chaque composant électronique y est à la fois actif dans son appartenance à l’organisme auquel il était indispensable, et inerte puisque réduit à sa pure matérialité, dérisoire et vaine, du jour de son abandon à la poubelle de la cybernétique. Mais l’ironie séductrice du Cybertrash tient surtout aux prolongements de cette reconstruction ; la masse passive issue de l’assemblage serait encore innervée par des forces inaperçues, fluides et humeurs de la machine détruite. Certains des composants utilisés par Tassou ne sont guère que des conduits, des lieux de passage, muets, quoiqu’on puisse supposer, au moins poétiquement, que ce passage même a laissé une trace un jour peut-être discernable… D’autres en revanche sont détenteurs de secrets enfouis, blocs de données enserrées dans le silicium, espaces microscopiques saturés d’informations, de savoir. Tout assemblage né de l’intuition esthétique est le refuge, le masque de ces secrets, constituant un cryptogramme à la manière des peintures de sable qui pour l’œil averti de l’aborigène disent bien plus que l’effet plaisant qu’en perçoit l’occidental. Composition abstraite, carcasse d’insecte mutant, cyborg au repos, chaque objet, en deçà de l’apparence qu’il offre à qui le contemple, s’activerait donc dans le mystère de sa structure. Ainsi, dans le Cybertrash, ce qui est dérobé, inaccessible sinon peut-être à des archéologues du futur, se confond avec ce qui est exposé, la matérialité de l’informatique, de l’électronique.

 

Décidée par le hasard des trouvailles, portée par « l’intuition créatrice », jamais aucune pièce n’est le résultat d’un calcul tactique préalable, l’aboutissement d’un plan réfléchi. Tassou a pour habitude de distinguer le créatif et l’artiste, le premier élaborant toutes les solutions possibles, le second faisant toujours le bon choix … Il s’agit d’y manifester une invention, au double sens du mot, à la fois élaboration de quelque chose de neuf et révélation de ce qui, enfoui, restait inaperçu. Dans ce monde reconstruit par la cybernétique, Tassou entend, peu à peu, modestement en chacun de ses travaux, donner forme, ironie et fascination mêlées, à la relation que l’homme entretient avec ses produits … Évidemment, travailler avec les déchets de ce qui prétend annuler la durée au profit de l’immédiateté, c’est travailler sur le temps ; à tel point que Tassou définit simplement son activité comme « un passe-temps qui évite l’ennui » … Pourtant il parle aussi de « travailler vite en ne faisant pas deux fois la même chose, en évitant les choses inutiles ». I l est vrai que ses pièces manifestent un art au sens ancien, conjuguant les préoccupations de l’artiste et les soins de l’artisan.

Dès lors, on peut comprendre que Tassou observe avec lucidité, sans défiance et sans illusions, un marché où, dit-il, « l’art contemporain ne se vend pas mais s’achète, confidentiellement »…

Lui dont les premiers assemblages étaient destinés à être offerts a conservé le souci d’une liberté qu’il juge essentielle à toute entreprise artistique, laquelle ne peut se soumettre aux contraintes économiques dont une autre vie lui a donné l’expérience. Liberté de créer mais exigence renouvelée à chaque fois que le résultat de son travail devient public ; ce à quoi il tient quelle que soit la forme de diffusion, la confidentialité lui paraissant le pire sort que le marché de l’art puisse faire à celui qu’il accepte ou capture …

En 1991, ce travail a commencé solitairement, sans souci de références, par accumulation et détournement ; en 1996, la Galerie Arnoux, à St Germain des Prés, l’accueille ; cette reconnaissance est décisive : depuis lors expositions personnelles et participations à des expositions collectives se multiplient, ponctuées par des interventions sur Canal + ou Arte. Redevenu provincial après avoir été longtemps parisien, Tassou a choisi de montrer ses travaux dans tous les lieux qui s’ouvrent à lui, puisque, aussi bien, l’informatique est partout. Et il continue, obstinément, son étonnant inventaire de ce qui est en train de nous advenir… Pourtant, lorsqu’il intitule une sculpture « Neuroprocesseur », il pointe lui-même la limite du Cybertrash, intimement lié à notre temps comme les matériaux éphémères de cet « âge de pierre » de l’informatique. On parle déjà « d’écran plasma », de « cristaux liquides », de « mémoires molles », les experts nous promettent pour un futur proche de nouveaux ordinateurs, moléculaires, ADN ou quantiques : de nouvelles formes sont à naître, d’autres formes aussi nouvelles sont à inventer …